
À Saintes, l'Atlantic Ciné célèbre les Journées européennes du patrimoine en déroulant — fort à propos — le fil chronologique des salles qui l'ont précédé. Comme le rapporte Sud Ouest, c'est Pascal Viollet, son responsable technique, qui prête sa mémoire à l'exposition: un projectionniste devenu, sans l'avoir cherché, l'une des rares archives vivantes des cinémas disparus de la ville.
Un projectionniste devenu archiviste
L'ironie veut qu'à l'heure du tout-numérique, ce soit précisément l'homme de la cabine — jadis simple exécutant, désormais garant de la chaîne technique — qui se mue en historien amateur. Pascal Viollet, tout juste sexagénaire, natif de Vincennes et Charentais d'adoption depuis l'âge de dix ans, a bourlingué entre La Rochelle, Montpellier et Paris au gré des études et des projets professionnels. C'est en fréquentant, enfant, la Maison de la culture de La Rochelle et la Maison des jeunes — ce qui est devenu le Carré Amelot —, qu'il attrape, dit-on, le virus. En 1998, le festival de La Rochelle le recrute pour projeter les films au Dragon — l'un des cinémas de Jacky Sence, propriétaire aussi de l'Olympia à Saintes. Il y remplace au pied levé un projectionniste, y dort parfois, persuadé qu'il ne restera pas. La tempête de décembre 1999 l'installe définitivement dans la sous-préfecture. Près de trente ans plus tard, c'est lui qui tient le micro des visites guidées pour reconstituer l'arbre généalogique des cinémas saintais: le Rex, arrivé dans le quartier de la gare; l'Olympia Palace, juché en surélévation des Nouvelles Galeries; et le Gallia cinéma — trois fantômes que l'Atlantic Ciné fête en filigrane pour son vingtième anniversaire.
Truffaut avant l'âge, Renoir pour la vie
S'il fallait une charte épistémologique à cet amoureux du septième art, elle tiendrait en deux films. Le premier, c'est « La Mariée était en noir » de Truffaut — visionné, de son propre aveu, à cinq ou six ans malgré l'interdiction aux moins de seize ans; un détail qu'il préfère aujourd'hui traiter avec l'humour de la chose acquise. Le second, c'est « La Règle du jeu » de Renoir, qui continue, près de quatre-vingt-dix ans après sa sortie, d'exercer sur lui une résonance intacte. Voilà qui dessine un programme d'une cohérence rare: entre l'élégance formelle du maître français et l'audace transgressée du roman noir adapté par le Nouveau Roman, le spectre est fascinant — et, j'ose l'avancer, plus solidement charpenté que bien des dogmes contemporains sur lesquels on nous somme de nous prononcer sans examen.
Visites complètes, exposition prolongée
Les visites encadrées par Pascal Viollet affichaient complet dès le début de semaine; l'exposition, elle, sera prolongée pour accompagner les vingt ans du multiplexe. Pour qui s'intéresse aux raretés de l'affiche, de la signalétique et du mobilier cinématographiques — Rex, Olympia, Gallia: trois enseignes dont les frontons, les typos et les programmatiques méritaient à l'évidence un inventaire patrimonial —, l'initiative a au moins le mérite de rappeler qu'avant les plateformes de streaming et leurs chimères algorithmiques, il existait des murs, des fauteuils et des bobines 35 mm. Personnellement, je vois dans cette obstination à documenter les salles défuntes un geste qui dépasse la simple commémoration: une manière d'inventaire avant qu'il ne soit trop tard. Pascal Viollet, qui se défend de tout passéisme mais avoue une tendresse nostalgique pour la pellicule, incarne à sa manière cette chaîne de transmission empirique: du Rex d'antan à la cabine de l'Atlantic, c'est le même plaisir — prétendument désuet, fondamentalement intact — de faire apparaître une image dans le noir.