
Le groupe britannique a présenté, à Halifax, des dizaines de projecteurs et d’équipements parfois vieux d’environ un siècle. Pour qui collectionne les affiches de cinéma, cette histoire rappelle une évidence devenue presque exotique: un film fut longtemps autant une machine, une salle et une mise en scène qu’une simple œuvre à regarder.
En 1888, Louis Le Prince filmait la circulation sur le pont de Leeds avec une caméra à objectif unique — séquence considérée comme la première suite d’images animées. Je trouve le contraste avec nos certitudes numériques assez savoureux: nous prétendons avoir libéré le cinéma de ses pesanteurs matérielles, mais il suffit d’un grand appareil de projection pour constater que ces pesanteurs constituaient précisément une part de sa magie.
Des projecteurs sauvés des salles disparues
Le Projected Picture Trust, installé dans le Yorkshire de l’Ouest, entend conserver les techniques et les instruments qui ont façonné l’histoire de l’écran. Son vice-président, Bill, explique à la BBC que la collection raconte une histoire de savoir-faire britannique et technique. Une ambition moins spectaculaire qu’un lancement de plateforme, certes, mais infiniment plus tangible.
Une grande partie des appareils, fabriqués sous la marque Kalee par la société Kershaw Projection Company de Leeds, a été récupérée lors de la fermeture de salles de cinéma. La collection comprend notamment des équipements apparus dans The King’s Speech et dans la série policière Grantchester. L’un d’eux a appartenu à l’Odeon Leicester Square, à Londres, où il servait lors de premières royales. Un autre aurait été utilisé par Christopher Nolan pour la création de son dernier film épique, The Odyssey.
Le samedi 12 septembre, le groupe devait exposer ces pièces à Dean Clough Mills, à Halifax, dans le cadre d’un événement consacré à plusieurs décennies d’histoire du cinéma. L’intérêt de cette présentation ne tient donc pas seulement à la rareté des objets. Il réside dans la possibilité de voir les instruments qui, jadis, transformaient une bande de pellicule en événement collectif.
La projection comme art matériel
La BBC rappelle qu’en Grande-Bretagne environ 4 700 salles étaient ouvertes au public à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 2025, ce nombre avait diminué de plus de 75 %, pour atteindre environ 1 100 établissements, selon la Film Distributors’ Association. Ces chiffres ne racontent pas à eux seuls la disparition du cinéma — les films continuent d’être produits et vus —, mais ils éclairent la réduction progressive de son infrastructure visible.
La projection, surtout lorsqu’elle repose sur des appareils analogiques, impose une médiation que nos écrans domestiques dissimulent presque entièrement. On peut tenir une pellicule devant la lumière et y distinguer les images; on peut aussi voir la mécanique qui les fait défiler. Cette matérialité explique peut-être l’intérêt renouvelé pour les supports analogiques, des disques vinyles aux appareils Polaroid, que Bill associe à une recherche de médias plus signifiants et à une certaine lassitude devant les images confinées à un téléphone ou à un ordinateur.
Je me garderai toutefois d’en faire une renaissance triomphale. Le retour de quelques objets anciens ne ressuscite ni les salles disparues ni les métiers qui les animaient. Il signale plutôt un désir: retrouver, derrière l’image, une présence physique que le numérique a rendue facultative.
Ce que cette histoire change pour les collectionneurs
Pour les amateurs d’affiches et de posters de films, la leçon est précieuse. Une affiche n’est pas seulement la surface décorative d’un titre célèbre: elle appartient à un dispositif plus vaste, celui de la salle, de la façade, de la projection et de la cérémonie. Les appareils conservés par le Projected Picture Trust donnent une profondeur technique à des images que l’on collectionne souvent isolément.
Il faut donc regarder les objets de cinéma avec un peu plus de méfiance — et de curiosité. Une pièce ancienne n’est pas automatiquement rare parce qu’elle paraît vétuste; sa valeur historique dépend aussi de son usage, de sa provenance et du rôle qu’elle a joué dans une salle ou une production. La prudence s’impose d’autant plus que les récits de collection aiment les filiations prestigieuses, parfois plus promptes à s’enjoliver qu’à se documenter.
Le Projected Picture Trust espère trouver un lieu permanent pour présenter ses équipements. C’est sans doute le point à suivre: non pas la nostalgie, assez bon marché, d’un cinéma prétendument plus authentique, mais la possibilité de rendre à ces machines un espace où elles puissent être comprises. Sans cela, elles finiront comme tant d’anciennes affiches: visibles, certes, mais séparées de l’histoire concrète qui leur donnait autrefois tout leur éclat.