
Le cinématographe comme fossoyeur patenté du patrimoine — ou peut-être comme son dernier archiviste
Le Courrier du Vietnam, plus sobre, observe simplement que « le cinéma fait revivre le patrimoine ». C'est déjà beaucoup plus mesuré — et, partant, plus digne d'attention.
Car enfin, il fut un temps, pas si lointain, où l'affiche de cinéma relevait d'un artisanat exigeant. Lithographes, illustrateurs, typographes: une chaîne de mains expertes qui transformait la sortie d'un film en manifeste visuel. Quand Charles Kiffer composait dans les années vingt des cartons aux aplats somptueux, il ne « faisait revivre » rien du tout — il créait, tout simplement, un objet destiné à l'oubli éphémère et devenu, par miracle, document patrimonial.
De l'affiche consommée à l'objet conservé
Or voici que le cinéma, art industriel par essence, se trouve aujourd'hui promu conservateur d'un patrimoine qu'il a d'abord contribué à dissoudre. Plateformes de rééditions, restaurations numériques, cycles thématiques en festivals: tout cela procède moins d'une authentique réflexion muséale que d'un calcul mercantile appliqué à la nostalgie. Mais, prétendument, l'effet demeure — des films oubliés retrouvent leurs spectateurs, des affiches originales changent de mains à des cotes qui feraient sourciller plus d'un marchand d'estampes du XIXe siècle.
Le mouvement n'est pas neuf dans son principe. La Cinémathèque française, fondée dans les années trente, avait déjà compris que la conservation exigeait des moyens empiriques — réserves climatisées, manipulation du nitrate, paperasse archivistique — et non de seules bonnes intentions éditoriales. Nos contemporains, paraît-il, réinventent la roue avec un enthousiasme confondant.
Ce que l'on peut examiner, sans illusion
Pour qui s'intéresse aux posters et affiches comme objets, la leçon est élémentaire: la résurgence patrimoniale par l'écran produit bien souvent des artefacts de seconde main, et c'est précisément là que réside leur intérêt. Une affiche lithographiée des années cinquante, revendue aujourd'hui sur une plateforme numérique, porte la trace de deux époques — celle de sa création et celle de sa circulation contemporaine, qui n'est ni plus noble ni plus naïve.
Je resterai toutefois prudent devant ces enthousiasmes qui confondent diffusion massive et véritable transmission. Le patrimoine, matière fragile entre toutes, ne se laisse pas si commodément « faire revivre »: il se dépose, s'altère, et survit parfois — par chance, plutôt que par dessein.