
D'où vient donc cette « grande affiche »?
J'observe, depuis quelques décennies, un regain d'intérêt pour le format 120 × 160 cm — cette affiche dite « grande » qui, comme son nom l'indique modestement, impose sa mesure dans les intérieurs français. Selon une rétrospective détaillée publiée par Art of the Movies, ce format emblématique accompagne la production cinématographique française depuis la fin du XIXe siècle. L'étude s'attarde sur la composition graphique d'artistes comme Jean Mascii ou Boris Grinsson, dont les œuvres ont, prétendument, façonné notre imaginaire collectif.
On ne s'étonnera pas que ce format soit né avec le cinéma lui-même: à l'époque où l'image animée n'était qu'une attraction foraine naissante, l'affiche devait frapper fort, très fort, sur les murs des villes. La verticalité du 120 × 160 n'est pas un hasard géométrique; elle épouse le format des façades haussmanniennes, dialoguant avec l'architecture autant qu'avec le passant.
L'affiche comme meuble avant d'être décor
Ce qui me frappe, jadis comme aujourd'hui, c'est la place qu'occupe physiquement ce rectangle de papier dans nos habitations. L'étude d'Art of the Movies note la persistance de ce format « monumental » dans les intérieurs contemporains — observation qui mérite qu'on s'y arrête, car elle révèle une fonction souvent oubliée: celle de l'affiche comme élément structurel du décor, voire comme mobilier à part entière.
À l'heure où nos écrans diffusent des images en flux continu, la grande affiche impose au contraire la fixité. Elle exige qu'on s'arrête, qu'on lise, qu'on contemple. Point de scroll infini: ici, l'image est arrêtée, encadrée, sacralisée par le mur qui la soutient. Les compositions de Grinsson pour les grands spectacles ou de Mascii pour les drames psychologiques témoignent, à mes yeux, d'une ambition proprement graphique: ne pas illustrer le film, mais en proposer une synthèse visuelle définitive.
Ce qu'un acheteur avisé doit vérifier
Puisque nul ne songerait à acquérir un tel objet sans un minimum de discernement, permettez-moi quelques prudences élémentaires, dictées par le bon sens empirique plutôt que par l'érudition:
- L'état de la feuille pèse souvent plus que son ancienneté: une affiche des années 1950 correctement conservée vaudra mieux qu'une pièce « originale » froissée ou décolorée par le soleil.
- Les tirages réellement destinés à l'affichage en vitrine diffèrent sensiblement des tirages d'archives, généralement mieux protégés et plus saturés.
- L'attribution d'une œuvre graphique se vérifie auprès de spécialistes reconnus; le marché du faux, chimère ancienne, n'épargne pas ce segment.
- Le format exact mérite d'être contrôlé: le 120 × 160 n'est pas la seule « grande » affiche, et certaines pièces sont recadrées ou agrandies pour des raisons décoratives.
Fascinant paradoxe, en vérité, que celui d'un format né pour les murs de la rue et qui finit, plus d'un siècle plus tard, par meubler nos salons. La grande affiche n'a pas seulement survécu au numérique: elle s'y oppose, modestement, par la seule vertu de sa matière.